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Nous sommes fait pour nous déployer

Chacun a en lui des ressources et des talents qui ne demandent qu’à se manifester. C’est la thèse du psychanalyste Guy Corneau, qui explore avec nous les pistes pour libérer ces forces créatrices.

Psychologies : Nous vivons dans un monde qui nous invite à toujours faire mieux, à être plus… Est-ce que vos recherches sur « le meilleur de soi » s’inscrivent dans ce courant ?

Guy Corneau : En général, nous n’avons pas une idée très claire de ce que signifie « le meilleur de soi ». Nous avons tendance à l’associer aux notions de performance, de compétition, comme dans l’expression « vouloir être le meilleur ». Mais c’est alors le pire de nous-même dont nous parlons. Pour moi, le meilleur de nous, c’est l’essence créatrice de notre être profond. Cet élan créateur qui nous pousse à avancer depuis toujours – depuis notre naissance – et qui cherche à s’exprimer à travers nos talents, nos habiletés. Chez beaucoup, cette puissance créatrice est inhibée, et il s’est créé un écart entre soi et son être profond.

Cet « écart entre soi et soi » est-il plus fort aujourd’hui ?

On est de plus en plus sollicités. On a de moins en moins de temps pour respirer, ou flâner, ou juste être. Or, je pense que pour toucher le meilleur de soi, il faut déjà se donner du temps pour rêver. Des pauses où l’imagination peut se mettre en marche et nous permettre de nous voir autrement. Pas dans un sens de performance, pour être le « meilleur », mais dans le sens d’être au plus près de soi, de se sentir mieux et de sentir mieux ce qui cherche à se déployer en nous.

Comment se manifeste cette rupture avec notre puissance créatrice ?

Je me souviens de cet homme dans un groupe, tombé en pleurs à la fin d’un exercice. Plus tard, il m’avait confié : « Je suis si content d’avoir éprouvé un sentiment ! Ça fait vingt ans que je suis bon mari, bon travailleur, bon père, mais j’ai perdu le contact avec moi. » Beaucoup d’hommes se reconnaissent dans cette histoire. Ils ont appris à « performer » dans la société, à mesurer leur valeur en termes d’argent, de résidence secondaire, de nouvelles technologies, etc.

Mais ils ne rencontrent que le vide à l’intérieur d’eux. Lorsqu’on est ainsi coupé du plus profond de soi, on peut tenir en grappillant quelques moments de plaisir. Mais est-ce que ce sont des plaisirs qui durent, qui indiquent ma joie profonde d’exister, ou est-ce que je dois sans cesse renouveler ma dose d’alcool, de shopping, de travail pour rester à la surface ?
Si j’ai besoin d’en rajouter tout le temps pour pouvoir sentir davantage et me stimuler, c’est qu’en fait je me sens vide intérieurement. Parce que j’ai rompu avec la puissance intérieure de mon être.

Pourquoi nous coupons-nous de ce meilleur de nous ?

Par peur de ne pas exister. Une peur fondamentale qui nous pousse à rechercher avec angoisse la reconnaissance des autres. Cette peur de ne pas exister, une des plus archaïques chez l’être humain, se manifeste notamment dans les grands passages de notre existence.
A commencer par la naissance, pour laquelle il a été démontré qu’elle impliquait un traumatisme émotionnel important pour le bébé. Choc de la séparation d’avec la mère, passage du milieu aquatique au milieu aérien… Alors, le petit être qui arrive lutte en cherchant à s’accrocher au regard de la mère, à sa présence.
Dès notre venue au monde, nous sommes pris par l’intense besoin de reconnaissance des autres. Celui-ci s’exprime aussi à chacune de nos ruptures, de nos échecs, ou au sujet de la mort, quand l’être se demande : « Qu’est-ce que je vais devenir après ? »

Le regard des autres ne nous aide-t-il pas à grandir toute notre vie ?

Si, bien sûr, car nous sommes des êtres sociaux. Mais il y a comme un déplacement de ce mouvement instinctif de l’être. Au début, notre besoin essentiel de reconnaissance, c’est le besoin que notre potentiel soit reconnu et qu’il puisse se déployer dans la confiance de cette reconnaissance.
Mais, suite aux différentes « contractions », aux chocs que la vie nous envoie et qui réactivent notre peur de ne pas exister, nous allons commencer, pour plaire aux autres, à faire des choses qui ne sont pas exactement liées à notre être profond. Et nous chercherons à être reconnus à travers elles. Et c’est là que l’écart s’installe.

Par exemple, si je suis né dans une famille où il y avait beaucoup de froideur, j’ai pu devenir quelqu’un de très conciliant pour tenter de rendre heureux mes proches. C’est peut-être même devenu une qualité primordiale chez moi. Mais en réalité, je me suis éloigné de ma puissance créatrice qui, elle, me poussait vers plus d’affirmation de moi. Peu à peu, je suis de plus en plus déchiré entre une voie, celle de mon déploiement, et une autre, plus contractée, qui est celle de ma soumission à des peurs et à des attentes de mon environnement.

C’est le cercle vicieux : je me sens de plus en plus oppressé, donc je fais de plus en plus d’efforts pour obtenir la reconnaissance des autres et sentir que j’existe, afin de m’estimer un peu plus… Et là, un piège se referme : même si des millions de gens m’estiment, si moi je ne m’estime pas, le problème est toujours là. Un être ne peut s’estimer que s’il est en train de développer son potentiel. C’est là le vrai fondement de l’estime de soi. (…)

Pascale Senk

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